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06/02/2025

Amanda, une jeune militante brésilienne ­dans la ruralité bretonne

Reportage : Jean-Luc Poussier


Pendant les six mois de son service civique avec le Réseau Bretagne Solidaire, Amanda, une jeune militante brésilienne, formée à l’agrobiologie, a multiplié les rencontres avec les acteurs du monde rural, principalement en Bretagne. Souriante, énergique et déterminée, Amanda qui vient de fêter ses 19 ans, a découvert les réalités de l’agrobiologie en Bretagne et s’est faite la porte parole du mouvement brésilien des sans terre. Récit.


Lors d'une intervention d'Amanda (au centre au premier rang) au collège de Pacé
Lors d'une intervention d'Amanda (au centre au premier rang) au collège de Pacé
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Cette fille d’agriculteurs installés sur une petite exploitation familiale, dans le Pernambouc, sait pour l’avoir vécu depuis son enfance, que les conditions de vie de ses parents, de ses voisins, de ses amis sont très difficiles dans le Sertao, région du nordeste du Brésil. A cela plusieurs raisons, un climat semi-aride où le manque d’eau et une terre pauvre rendent les conditions de vie difficiles et une raison politique, liée à la présence de grands propriétaires terriens et au manque de terres cultivables pour les populations locales malgré les immenses étendues de ce pays. 

Amanda, une jeune militante brésilienne ­dans la ruralité bretonne

Le combat des paysans sans terre du Brésil

Le Mouvement des Sans Terre (MST) brésilien est à l’origine de la création du réseau mondial Via Campesina. Il  vient de fêter ses 40 ans (voir ci-dessous Pour aller plus loin),  mais le combat est loin d’être gagné. La réforme agraire marque le pas, menacée par l’agro-industrie et la pression de l’extrême-droite pour criminaliser la lutte pour la terre. Le potentiel agricole du Brésil est énorme mais l’agro-industrie, alliée au capital financier, mise sur l’exportation de soja, canne à sucre et maïs au détriment de la culture vivrière  (manioc, haricots, patates douces) qui fait vivre les populations locales. 
 
« A la campagne, dit Amanda, on dit que le stylo est plus léger à porter que le manche de pioche. » Une façon imagée pour dépeindre l’exode rural qui fait s’entasser les paysans dans les bidonvilles. Amanda fait partie de cette génération de jeunes militants et militantes issus du monde paysan, engagés dans la lutte pour une vie meilleure et plus équitable. Son père est zootechnicien, sa mère et sa grand-mère vivent sur une petite exploitation de 4 hectares à Santa Maria da Boa Vista. Amanda est née dans un assentamento de 104 familles, communauté de paysans sans terres, qui ont obtenu par la loi, le droit d’exploiter des terres autrefois délaissées. Elle y est responsable du secteur jeunesse de sa région de Sào Francisco.

Le retour au pouvoir de Lula après la période sombre de l’ère Bolsonaro a redonné espoir au mouvement. « Mais, dit-elle, il ne suffit pas que les lois existent pour qu’elles soient appliquées. Le gouvernement ne donne pas l’appui nécessaire à l’installation des paysans. La réforme agraire est bien inscrite dans les lois mais sans lutte, rien ne se fera. »

A la Maison internationale de Rennes
A la Maison internationale de Rennes

Comprendre les réalités bretonnes et témoigner

Elle est en France à l’initiative de l’association AMAR (Acteurs dans le  Monde Agricole et Rural) de Pacé en Ille-et-Vilaine, adhérente au Réseau Bretagne Solidaire en charge du réseau international "agroécologie et alimentation" qui réunit le Brésil, la France, le Burkina et le Bénin. C’est dans le cadre de ce programme qu’un groupe de quinze femmes paysannes, quatre de Rhône-Alpes et onze de Bretagne, toutes spécialisées en agroécologie(*) se sont rendues en délégation au Brésil du 7 au 26 janvier dernier. La présence d’Amanda en Bretagne s’inscrit aussi dans ces échanges. « J’étais curieuse, explique-t-elle, de voir en France les pratiques en agrobiologie qu’elles ont présentées au Brésil dans des domaines aussi divers que les vaches laitières, les chèvres ou encore les cultures vivrières. »

A peine arrivée en Bretagne, elle est allée témoigner du Mouvement des Sans Terre au festival international du film de Douarnenez consacré en 2024 aux peuples du Brésil, puis à Auray à la présentation du documentaire "Demain la vallée" de Jérôme Prudent, dans le cadre du festival Alimenterre. Elle a multiplié les rencontres avec les acteurs de terrain : élèves d’une école à Douarnenez, visites d’exploitations agricoles dans le Finistère, participation à des forums, à la fête de l’Humanité où le Mouvement des Sans Terre avait un stand, ou, enfin, avec des jeunes de Pacé, et des élèves du lycée agricole du Rheu. Elle a découvert une réalité qui lui donne des idées pour son retour au pays.

« En France, dit-elle, sur les marchés, dans les magasins, tout est étiqueté bio, clairement présenté et même s’il y a des obstacles, ce n’est pas comparable aux difficultés que nous rencontrons. Dans ma région, la transition en agrobiologie n’est pas facile pour les plus pauvres. Il manque l’assistance technique, l’accès aux certifications est difficile à obtenir et souvent les paysans ont, en désespoir de cause, recours aux pesticides pour maintenir un certain niveau de production. » Une majorité des 40 000 familles investies dans l’agrobiologie se limite à une production potagère suffisante pour la consommation de la famille familiale mais ne permettant pas d’aller sur les marchés dégager un revenu.

Dans un mois, retour à Santa Maria da Boa Vista

En mars, Amanda va retrouver son pays, sa famille et ses amis. « Malgré tout ce qui se passe au Brésil et tout ce que j’ai découvert ici, je suis profondément attachée à mon pays », dit-elle dans un grand sourire. Animée par le désir de se rendre utile, elle compte bien continuer à s’impliquer dans les échanges avec la France. Elle en est convaincue, le meilleur apprentissage, c’est l’échange de savoirs. Si son parcours semble tracé dans l’agrobiologie, elle rêve d’entreprendre des études de médecine pour devenir pédiatre toujours au service des populations rurales de sa région d’origine. « Mon devoir, dit-elle simplement, c’est de les aider. »

Jean-Luc Poussier

 (*) L'agrobiologie est un domaine interdisciplinaire qui applique les connaissances biologiques aux pratiques agronomiques pour améliorer la production agricole. Elle vise à promouvoir des méthodes d'agriculture biologique, évitant l'utilisation d'engrais et de traitements chimiques.
 

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Pour aller plus loin
Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) a été fondé en 1984 pour revendiquer une répartition plus équitable des terres au Brésil, où 40 millions d'hectares sont détenus par un petit nombre de grands propriétaires.
• Le MST a organisé des actions non violentes, comme des occupations de terres et des campements provisoires, pour permettre aux paysans sans terre de cultiver. Près de 1800 militants ont été assassinés depuis sa création.
• Avec environ 1,5 million de membres, le MST est l'un des plus grands mouvements sociaux en Amérique latine, luttant contre les inégalités et pour une véritable réforme agraire, pour l’éducation, la santé et l’égalité entre les sexes. Selon des chiffres de 2022 de l’INCRA (Institut national de la colonisation et de la réforme agraire) 959 000 familles vivraient dans 9500 assentamentos représentant 87,5 millions d’hectares.
• On peut lire "Le Mouvement des Sans Terre au Brésil à la croisée des chemins Nouveaux défis dans la lutte pour la terre et l’alimentation" par Lucio Pereira Mello, (Université de Brasilia) Traduit du portugais (Brésil) par Priscilla De Roo. Voir l'article de la revue Multitudes.
 



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